Mémoires d’eaux / essai visuel printemps 2020, Kyra Revenko

Il n’y a de nébuleux que la brume elle-même. Le reste, tout ce qui se profile en filigrane, ne découle pas d’un exercice volontaire. Tel l’art qui « habite » ses hôtes malgré eux, les dimensions affectives des superpositions des exils successifs…

Mémoires d'eaux / essai visuel  printemps 2020, Kyra Revenko

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Il n’y a de nébuleux que la brume elle-même. Le reste, tout ce qui se profile en filigrane, ne découle pas d’un exercice volontaire. Tel l’art qui « habite » ses hôtes malgré eux, les dimensions affectives des superpositions des exils successifs ne se démontrent pas, demeurant inénarrables.
Nos points d’ancrages sont comme autant de sources intarissables où se cristallisent des images investies d’une sorte de familiarité résiduelle, en apparitions successives et souvent évanescentes. Ces images visuelles, olfactives, auditives, textuelles, affectives forment pourtant la précieuse et fragile étoffe de nos existences.
Pour les exilés de 2e et de 3e générations dont les attaches temporelles, territoriales, culturelles et langagières sont à jamais coupées de la continuité de leurs sources, les résidus sur lesquels se fondent les substrats demeurent friables et précaires, en permanence marqués par la menace d’une disparition. Nous nous y situons pourtant, investis d’une extraordinaire volonté qui d’ordinaire se passe d’effort à être.
Sans culture fondatrice, comment faire se rallier sa propre expérience sensible à un quelconque ordre ou logique social(e) sinon que par les images, la corporalité et/ou les mots?
Le cinéaste Nadav Lapid affirme que le trauma identitaire intergénérationnel, n’étant relié à aucun évènement préalable précis, n’est pas retraçable en un point particulier de l’existence. Il s’agirait plutôt d’un ensemble complexe d’états formants un cumul indissociable et devenant constitutif des personnes qui le portent. Je suis aussi de cet avis.
Comme l’eau qui se souille et dont on ne peut prétendre distinguer les différents contaminants, je nomme sans rien purifier, je nomme par simple besoin de donner (une) forme, aussi rudimentaire soit-elle, aux insondables territoires qui m’habitent et que j’abrite.
Dans ce canevas de reconnaissances, les visages de l’éloignement menacent de surgir à tout moment dévoilant des guerres qui se prolongent dans les interstices de l’intime. S’en forme une étoffe trouée dont les rapiècements tiennent du miracle ou de l’inespéré.
Tandis que le paysage m’est décor, le territoire-patrie que j’habite me soumet à ma condition terrestre.
Depuis toujours, mon penchant fusionnel avec le paysage-matrice en face duquel je me situe cherche
une langue-connivence qui corresponde au territoire qui lui est rattaché, comme si le degré 0 de mon langage n’avait jamais connu de source autre que celui dont use l’enfant de façon purement affective en face des figures parentales (le langage-émotion). Cette langue première cherche en vain à sa restitution au fond d’une fibre mémorielle. Cette langue première se meut dans le creux d’une dimension affective qui ne peut parvenir à elle-même que par le biais d’un réseau mémoriel affaibli de ses pertes. La forme écrite du langage est une façon de palier à cette faiblesse. Le regard porté sur les choses en est une autre. Et ainsi de suite.
Je ne foule le sol que dans l’attente de pouvoir un jour m’en détacher, au sens d’y projeter une ombre, la mienne propre.
Ces rapports entre identité / territoire / langage engagent forcément une Présence. Au risque d’être muette, c’est cette présence que je cherche à honorer. Le visage de l’autre, en qui je fonde ma confiance, me donne l’occasion de renouveaux.

Merci à Richard Guy Boulet et à Ingeborg Jürgensen Hiscox pour leur présences au fil des années,
et à ceux et celles qui maintiennent entrebâillées les portes.
Merci à David Lafrance pour la foisonnante fertilité de sa pratique picturale et de tout le lyrisme qu’elle suscite et à Mme Catherine Sauvagnac pour son amour de la langue (française) transmis il a plus de 35 ans.

Kyra Revenko

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